4 juin 2026

Mémoire de fille : une adaptation contemporaine captivante au Théâtre des Abbesses

découvrez 'mémoire de fille', une adaptation contemporaine captivante proposée au théâtre des abbesses, explorant les émotions et souvenirs d'une jeune femme avec intensité et modernité.

Dans la pénombre attentive du Théâtre des Abbesses, une voix se lève, s’embrase et tremble à la fois : Mémoire de fille revient comme une vague qui refuse de se retirer. Adaptée de l’œuvre autobiographique d’Annie Ernaux par Sarah Kohm, Veronika Bachfischer et Élisa Leroy, la création théâtrale convoque les années 1958 et le présent sur un même plateau. Seule, Suzanne de Baecque déplie un récit charnel, intellectuel et politique où la mémoire, le désir et le drame moderne se disputent le silence. La pièce de théâtre se joue du 26 novembre au 6 décembre 2025, comme une balise dans la saison de la scène parisienne, et propose au public un rapport direct au réel, entre spectacle vivant et littérature.

Née à Berlin à la Schaubühne, l’adaptation contemporaine s’est glissée vers Paris, portée par une équipe qui travaille la porosité entre la page, le corps et le regard. En modulant les niveaux de récit, la mise en scène glisse d’Annie Ernaux aujourd’hui à la jeune Annie Duchesne d’hier, avec une acuité qui interroge le consentement, la domination et ce que veut dire “se souvenir” par la scène. Le dispositif, entre narration visuelle et adresse frontale, renvoie le spectateur à son propre regard : selon vous, que reste-t-il des événements marquants quand l’éclairage se rallume et que la salle se vide?

MÉMOIRE DE FILLE — ADAPTATION CONTEMPORAINE AU THÉÂTRE DES ABBESSES : LE RÉCIT À VIF

Ce qui frappe d’emblée, c’est la manière dont Suzanne de Baecque tisse une ligne de crête entre la confession et l’analyse. La comédienne, seule en scène, donne corps à l’épaisseur d’un souvenir qui résiste à la linéarité. La parole ne cherche pas l’effet facile : elle griffe, caresse, hésite, puis tranche. Cette dynamique est le fruit d’une direction d’actrice millimétrée, pensée par Sarah Kohm, Veronika Bachfischer et Élisa Leroy, où le geste naît du texte et le texte réinvente le geste. La pièce de théâtre campe d’abord un paysage mental, puis le peuple de zones de friction : comment se construit un “je” lorsque le corps a servi de territoire à l’autre?

Le choix de l’adaptation contemporaine ne s’arrête pas à l’actualisation du propos. Il s’incarne dans une écriture scénique qui alterne adresse au public et retour sur soi. Les ruptures de rythme, les silences, la circulation entre les temps — Ernaux qui se relit, la jeune Annie qui se découvre — composent une dramaturgie où l’intime devient politique. On sort de la salle avec l’impression d’avoir traversé un paysage sonore et sensible, guidé par une actrice qui ne se protège pas du texte, mais le laisse la traverser.

Une exploration du corps et de la voix

Au cœur de ce spectacle vivant, la voix prend des allures de sismographe. La respiration, les variations d’intensité et la diction participent à une musique de la mémoire. Le corps, lui, oscille entre retenue et débordement, comme si chaque geste évaluait le risque d’apparaître. Cette architecture sensible fait surgir des questions cruciales : qu’est-ce qu’un récit d’initiation lorsque l’initiation a la couleur de la violence? Que peut la scène contre l’oubli — ou mieux, pour une forme de souvenir lucide?

  • Présence physique : une énergie contenue, puis libérée, pour marquer les bascules d’époque.
  • Adresse frontale : briser le quatrième mur sans posture didactique.
  • Économie de signes : peu d’objets, un paysage mental net.
  • Temporalités croisées : la femme qui écrit et la jeune fille qui vit, côte à côte.

Pour replacer ce geste dans une carte plus large du théâtre actuel, on peut regarder d’autres propositions audacieuses de la saison. La vitalité du répertoire contemporain se lit par exemple dans cette sélection danse & théâtre en novembre, qui montre combien l’art dramatique multiplie les formes et zones d’attaque. Cette diversité donne une profondeur de champ à l’événement des Abbesses.

Élément Détail Impact scénique
Dates 26 novembre – 6 décembre 2025 Balise de saison sur la scène parisienne
Interprète Suzanne de Baecque Présence organique et précision vocale
Metteuses en scène Sarah Kohm, Veronika Bachfischer, Élisa Leroy Équilibre entre incarnation et analyse
Origine Création initiale à la Schaubühne (Berlin) Langage scénique transnational
Genre drame moderne Intime politique, tension du désir et du regard

Pour un éclairage complémentaire sur les écritures au plateau, la curiosité peut vous conduire vers des formes cousines, de l’exercice de réécriture contemporaine aux variations d’un voyage musical au Funambule, où la parole et le son s’invitent mutuellement.

Cette première immersion plante une question pivot qui irrigue la suite : comment la scène peut-elle faire entendre un passé sans le figer, et comment le spectateur s’inscrit-il dans cette écoute active?

SCÉNOGRAPHIE ET NARRATION VISUELLE — MIROIRS, LUMIÈRES, REGARDS

Dans Mémoire de fille, la narration visuelle n’est pas un écrin, c’est un deuxième texte. La scénographie imaginée par Lena Marie Emrich construit un espace modulable fait de parois réfléchissantes, de transparences et de zones de fuite. Ces miroirs n’invitent pas à se contempler, mais à se dédoubler : la figure d’Annie glisse d’une surface à l’autre, et c’est le regard du public qui fait la mise au point. L’éclairage de Thibault Vincent creuse des sillons lumineux, comme si la mémoire était un relief qu’on découvre en oblique, tandis que la musique de Leonardo Mackridge soutient des respirations plus viscérales.

Les costumes, également signés Lena Marie Emrich, épousent ce principe. Ils n’assignent pas l’actrice à une époque fixe, mais ouvrent des strates : un ourlet, une matière, un pli suffisent à déplacer la temporalité. Les transitions visuelles, discrètes et décisives, suggèrent le passage d’une conscience à l’autre. On comprend alors que cette scénographie ne “illustre” pas; elle discute, contredit parfois, et relance le sens. À la croisée de l’art dramatique et des arts visuels, le plateau devient une zone d’essai pour la mémoire en acte.

Le regard, instrument de jeu

Le regard occupe une place dramaturgique centrale. Les écrans-miroirs démultiplient l’axe spectateur/actrice et mettent en crise l’idée de point de vue unique. On ne voit pas seulement une histoire se dérouler : on voit l’histoire produire de la vision. C’est particulièrement parlant quand la parole creuse l’écart entre ce que la jeune Annie croit vivre et ce que la femme qu’elle deviendra en dira. Ici, la lumière calcule des angles précis, créant ces zones ambivalentes où le visage apparaît et disparaît en une seule seconde.

  • Miroirs : dupliquent le corps, interrogent l’auto-perception.
  • Transparences : invitent à passer “au travers” du récit, à voir l’envers.
  • Éclairage : dessine la topographie mentale de la mémoire.
  • Musique : pulses discrets, battement intérieur du texte.

Ce souci de la forme renvoie à une tendance plus large repérable dans de nombreux théâtres, qu’ils soient parisiens ou régionaux. On peut retrouver des approches scéniques exigeantes et singulières du côté du Couvent de Sœur Joconde, ou en observant des formats atypiques repérés à Metz avec Par Bout du Nez. Autant de jalons qui révèlent un goût croissant pour des dispositifs qui fabriquent le sens autant que le texte.

Composant scénique Artisan Fonction dramaturgique
Miroirs et écrans Lena Marie Emrich Déplacement du point de vue, dédoublement
Lumières Thibault Vincent Modulation des strates temporelles
Musique Leonardo Mackridge Souffle intérieur, tension sous-jacente
Costumes Lena Marie Emrich Ambivalence d’époques, mobilité des signes
Dramaturgie Élisa Leroy Articulation entre vécu et écriture

Le résultat est un langage scénique qui rend la mémoire visible sans la figer. La forme ne surplombe jamais le fond; elle l’augmente, le contrarie parfois, et c’est ce frottement qui produit l’émotion durable.

DU ROMAN À LA PIÈCE DE THÉÂTRE — TRANSMISSION, MÉMOIRE ET DRAME MODERNE SUR LA SCÈNE PARISIENNE

Adapter Ernaux, c’est accepter une contrainte délicieuse : la prose ne demande pas d’être “jouée” mais éprouvée. La force de cette création théâtrale est d’orchestrer deux lignes narratives. D’un côté, l’écrivain qui relit et précise; de l’autre, la jeune fille qui vit et ne comprend pas encore. La scène fabrique leur co-présence sans les confondre. On ne “reconstitue” pas 1958; on l’ouvre, on le met en situation d’être redit, ré-entendu, re-senti.

Ce dialogue met en crise les récits d’initiation classiques. L’héroïne ne “grandit” pas selon une courbe triomphante, mais apprend à nommer, à cadrer, à résister. C’est là que la scène rejoint l’histoire littéraire : de Mlle de La Seiglière aux relectures d’aujourd’hui, la tradition des adaptations a toujours été une manière de nourrir le présent, comme le rappelle la mémoire de la Comédie-Française. Ici, Ernaux ne devient pas personnage, elle devient méthode de lecture de soi par la scène.

Deux niveaux narratifs, une écoute unique

La partition croisée a des effets puissants. Quand la femme analyse, la jeune fille respire; quand la jeune fille se cogne, la femme réfléchit. Ce va-et-vient est une pédagogie sensible de la mémoire. Il nous apprend que ce qui a été vécu ne cesse pas d’advenir : cela travaille, cela demande un langage. Et c’est peut-être l’une des promesses les plus vitales du théâtre : rendre un langage disponible là où les mots manquaient.

  • Niveau “présent” : Ernaux qui cherche une forme juste pour dire.
  • Niveau “passé” : Annie Duchesne qui traverse l’été 1958.
  • Zone d’indécision : moments où les temporalités se contaminent.
  • Effet spectateur : on entend et on voit des couches de sens simultanées.
Niveau Temps Objectif scénique Effet
Écrivaine Présent de l’analyse Nommer, cadrer, transmettre Clarté critique, distance fertile
Jeune Annie Été 1958 Subir, désirer, s’égarer Immersion sensorielle, empathie
Plateau Temps du spectacle vivant Faire coexister sans fusionner Tension productive, émotion

Pour élargir le paysage, on peut observer comment d’autres maisons irriguent cette réflexion sur la mémoire et la présence. La scène indépendante, du théâtre contemporain à Arnay aux écritures plurielles de Montrevel avec Cheveu Bleu, prouve que les passerelles entre roman et plateau ne cessent de se réinventer. Le public y apprend une grammaire du regard utile pour accueillir Ernaux aux Abbesses.

Cette adaptation réussit parce qu’elle ne “montre” pas un passé; elle en fabrique les conditions d’écoute, et nous engage à en être les témoins actifs, là, maintenant.

RÉCEPTION, ÉTHIQUE DU REGARD ET PLACE DU CORPS DANS LE SPECTACLE VIVANT

Quand Claire, spectatrice régulière des Abbesses, raconte sa soirée, elle parle d’un plateau “qui ne la lâche pas”. Elle évoque une sensation rare : être invitée à regarder sans se sentir voyeuriste. C’est là une prouesse d’art dramatique, car Mémoire de fille touche aux zones sensibles du désir, du consentement et de l’emprise. Le partage s’établit par la précision des signes et le refus de la complaisance. L’actrice, la mise en scène et la salle se tiennent dans un pacte lucide : on va nommer sans spectacle, montrer sans fétichiser, écouter sans confondre empathie et approbation.

Ce pacte tient grâce à une grammaire du regard. Les angles de lumière cadrent, les miroirs déjouent l’idée d’un point de vue souverain, et la musique rappelle que le corps a sa mémoire propre. On peut mesurer la justesse de ce langage en le confrontant à d’autres écritures. Du côté de Nancy, certaines créations interrogent elles aussi ce que signifie montrer la vulnérabilité d’un être face au groupe, à l’image de Découverte Les Fauves. La résonance est frappante : partout, on cherche à protéger l’objet regardé sans l’édulcorer.

Consentement, domination, désir : une triangulation scénique

La structure du spectacle étire ce triangle. L’axe du consentement n’est pas traité comme un tribunal postérieur; il est éprouvé dans le corps de l’actrice. Le vecteur de domination apparaît et disparaît, laisse des traces. Le désir, lui, n’est pas diabolisé; il est replacé dans un régime de langage : que pouvait-on dire en 1958? Que peut-on dire aujourd’hui, sur scène, face à face?

  • Consentement : une affaire de langage autant que de situations.
  • Domination : représentée par le cadre, pas par la complaisance.
  • Désir : reconfiguré par l’analyse et l’incarnation.
  • Langage : outil de réparation et de transmission.

Le public n’est pas un simple récepteur : il devient partenaire d’écoute. Pour nourrir cette posture, on peut jouer les ricochets d’une salle à l’autre. À Paris comme ailleurs, les programmations proposent des voies d’accès variées : un détour par l’ironie, par le musical, ou par le minimalisme. On le voit dans un opéra rock à Pontarlier qui questionne autrement la fabrique du sentiment, ou dans un spectacle à Beinheim qui place la jeune parole au centre.

Thème Traitement scénique Effet spectateur
Consentement Énoncé par strates, jamais schématique Complexité acceptée, jugement suspendu
Domination Montrée par la forme (cadres, angles, silences) Vigilance éthique du regard
Désir Mis en mots, dissocié de l’assignation Relief affectif, nuance
Mémoire Allers-retours entre vécu et écriture Temporalités superposées, profondeur

Cette réception active fait du spectateur un praticien du sensible. Et c’est peut-être la plus belle promesse de ce drame moderne : nous entraîner à regarder, autant qu’à voir.

GUIDES PRATIQUES ET PARCOURS SPECTATEUR — PRÉPARER SA SOIRÉE AUX ABBESSES

Le rendez-vous est posé : Mémoire de fille joue au Théâtre de la Ville – Les Abbesses du 26 novembre au 6 décembre 2025. Pour en tirer toute la sève, on peut préparer sa venue comme on prépare un bon vin : avec patience et gourmandise. L’expérience commence avant l’entrée en salle. Lisez quelques pages d’Ernaux, écoutez une interview, laissez passer une heure de marche. Le regard arrivera plus net. Ensuite, on choisit sa place selon sa curiosité : face, côté, proche de la scène — autant de géographies pour capter les reflets, les transparences, la vibration de la voix.

Les spectateurs curieux aiment bâtir un petit parcours dans la ville. Avant ou après le spectacle, prolongez la soirée en traçant des lignes vers d’autres propositions. La semaine précédente, les bonnes idées de sorties abondent, comme ces pistes danse & théâtre de novembre. On peut aussi varier les plaisirs avec des écritures d’époque revisitée, à l’image d’Adieu la Cerisaie, qui dialogue avec les classiques en terrain contemporain.

Itinéraires et petites stratégies de spectateur

Une astuce : venir à deux avec des attentes différentes. L’un lit le texte avant, l’autre pas. La conversation au sortir sera plus riche. Et si vous souhaitez multiplier les perspectives, pensez aux scènes voisines : un détour par des formes plus légères ou plus musicales rééquilibre la semaine. Le théâtre est une diète complète; on change de texture, on garde l’appétit.

  • Avant : une page d’Ernaux, une marche, un café dans le quartier.
  • Pendant : choisir l’angle de vue, écouter les silences.
  • Après : débriefer avec un proche, noter une image, relire un passage.
  • Autour : explorer d’autres scènes via un voyage musical ou des formats courts.
Étape Conseil Bénéfice
Préparation Lire un extrait, repérer le dispositif scénique Réception plus fine de la narration visuelle
Placement Choisir selon la curiosité (axe, latéral, proximité) Jeu avec les miroirs et les transparences
Élargissement Comparer avec d’autres dramaturgies Contexte élargi de la scène parisienne et au-delà
Dialogue Échanger sur consentement et représentation Approche critique, mémoire active

Si vous aimez tracer des routes théâtrales hors des sentiers parisiens, jetez un œil à des propositions comme le théâtre contemporain à Arnay. C’est un bon moyen de nourrir son regard, puis de revenir aux Abbesses avec une attention renouvelée.

Où et quand voir Mémoire de fille ?

Au Théâtre de la Ville – Les Abbesses, à Paris, du 26 novembre au 6 décembre 2025. La représentation s’inscrit au cœur de la saison de la scène parisienne, avec une programmation axée sur le spectacle vivant et l’art dramatique.

Qui porte le texte sur scène ?

La comédienne Suzanne de Baecque, seule en scène, navigue entre incarnation et analyse. Sa présence physique et vocale est au centre de l’adaptation contemporaine.

Qui signe la mise en scène et la dramaturgie ?

La mise en scène est conçue par Sarah Kohm, Veronika Bachfischer et Élisa Leroy, qui signe également la dramaturgie. L’équipe articule deux niveaux narratifs : Ernaux qui relit et la jeune Annie qui vit les événements de 1958.

Quel est l’apport de la scénographie ?

Lena Marie Emrich propose un espace modulable où miroirs et transparences dialoguent avec la lumière de Thibault Vincent. La musique de Leonardo Mackridge accompagne l’exploration de la mémoire corporelle.

À qui s’adresse ce drame moderne ?

À toute personne intéressée par la littérature vivante, les enjeux de consentement, et la puissance du théâtre comme lieu de mémoire. C’est une pièce de théâtre exigeante et accueillante, emblématique de la création théâtrale actuelle.