Le rendez-vous au Le Thillot ne se contente pas d’aligner des extraits : il revendique haut et fort la promesse d’un spectacle vivant pensé « par tous et pour tous ». En clôture du jubilé des 130 ans du Théâtre du Peuple, la création « Nourrir le peuple par le peuple » réunit 18 comédiens et 3 musiciens pour une traversée ludique et profonde de l’œuvre de Maurice Pottecher. Du breuvage maudit du « Diable, marchand de goutte » au breuvage d’éternité de « L’Empereur du soleil couchant », on passe de la gouaille populaire aux grandes mythologies humaines, comme on traverse un village lors d’une fête de plein air. La mise en scène d’Evelyne Defez et la musique traditionnelle de Christophe Toussaint composent un voyage théâtral où l’appétit des mots rejoint la faim d’idées, avec pour devise assumée : « Nourrissez le Peuple du Peuple ». Ce titre, légèrement infléchi ici en « Nourrir le peuple par le peuple », rappelle qu’il s’agit d’un art d’assemblée. On y parle d’engagement social, d’art et société, de culture locale qui palpite, et de la joie rare qu’offre une véritable découverte culturelle quand la communauté se regarde dans un miroir théâtral et s’y reconnaît.
Sommaire
« Nourrir le peuple par le peuple » à Le Thillot : héritage vivant et battements populaires
Ce programme tisse une filiation claire : du théâtre de plein air de Bussang, inventé par Maurice Pottecher en 1895, à la vitalité d’une pièce de théâtre itinérante qui s’arrête aujourd’hui à Le Thillot. Au centre, une idée simple et généreuse : le théâtre n’est pas un salon privé, mais un lieu où la communauté s’éprouve, débat, se console et rit de ses travers. Les extraits choisis font éclater cette conviction : « Le Sotré de Noël » et son fameux boudin, « Le Lundi de la Pentecôte » et ses pique-niques en duel, « L’Écu d’argent » et sa cuisine électorale malicieuse, jusqu’au vertige visionnaire de « L’Empereur du soleil couchant ». On y goûte le sel de la vie, et l’on comprend comment l’assiette devient métaphore de la cité.
Pour incarner le fil conducteur, imaginons Léa, professeure de français à Remiremont, qui emmène sa classe voir le spectacle. Elle a lu la devise « Par l’art, pour l’humanité » et promène ce mantra entre ses élèves comme on passe du pain autour de la table. Pendant la représentation, les adolescents rient d’un troc de recettes qui tourne au vinaigre, puis se taisent quand surgit la « grande histoire » dans la petite. À la sortie, Léa raconte que l’expression théâtre contemporain signifie ici : reprendre des textes d’hier pour éclairer les urgences d’aujourd’hui. Cela tombe à pic en ces temps de fractures, où « Nourrir le peuple » n’a rien d’une formule creuse.
Le choix d’Evelyne Defez épouse cette philosophie : valoriser des silhouettes locales, faire place à différents âges de jeu, laisser la musique circuler. Les arrangements de Christophe Toussaint et de ses partenaires (Jean-Claude Luçon, Michel Génini, Bruno Parmentier) créent une pulsation commune. Il ne s’agit pas d’ajouter une couche décorative, mais de faire respirer les mots comme un chœur. C’est un « orchestre de proximité » qui rappelle que l’excellence peut être solidaire, artisanale, située dans un territoire.
Et puis, tout est affaire de transbordeur entre Bussang et Le Thillot. On entend la forêt, on respire la sciure, on reconnaît la gouaille, et l’on emporte un petit stock de répliques pour les repas de famille. Car ici, l’art et société se touchent, s’échangent des politesses, parfois se disputent un peu, comme au marché. Ce théâtre assume le débat sans procès, la poésie sans maniérisme, l’humour sans sarcasme. Voilà pourquoi, à la fin, Léa dit à ses élèves : « C’était pour nous. »
De Bussang à Le Thillot : un même souffle populaire
Le passage par Le Thillot s’inscrit dans une cartographie plus vaste du spectacle en Lorraine et Grand Est. On peut saisir ce souffle en comparant avec d’autres projets vivants : la densité narrative de créations à Nancy évoquées via une aventure nancéienne, le dynamisme d’ateliers autour de Montbéliard présentés dans cette exploration montbéliardaise, ou encore des projets transfrontaliers qui, comme à Villerupt, savent transformer la place publique en scène : voir un marché d’hiver théâtral. À chaque fois, une même intuition : le théâtre, quand il rassemble, rend les idées comestibles et les colères partageables.
Maurice Pottecher aujourd’hui : une pièce de théâtre qui parle au présent
Rien de muséal ici : les extraits de Pottecher deviennent un miroir du quotidien. La mise en scène d’Evelyne Defez joue sur un rythme ciselé : un trait d’humour, une ritournelle, une image forte qui fend la carapace, puis un clin d’œil au public. C’est la recette d’une pièce de théâtre populaire, où l’on passe sans heurt du croustillant au tragique. Les partitions musicales de Christophe Toussaint et de ses complices savent s’effacer ou s’emporter selon les besoins du jeu, comme un accordéon qui respire au même tempo que les acteurs.
Ce tissage « tradition/actualité » fait écho à des démarches du théâtre contemporain dans la région, qu’il s’agisse de portraits sensibles comme une trajectoire intime et actuelle, de formes collectives à Strasbourg telles que une mosaïque scénique strasbourgeoise, ou encore de spectacles engagés dans l’espace hospitalier, à l’image de cette aventure en milieu de soins. Tous partagent une conviction : l’engagement social n’est pas une posture, mais une manière de refaire conversation.
À Le Thillot, l’équation se résume ainsi : textes irrigués par la mémoire ouvrière et montagnarde, humour contagieux, musique fédératrice, artistes et amateurs côte à côte. On y retrouve la puissance du « chœur citoyen », cette parole en commun qui n’abandonne personne au bord du chemin. Léa observe ses élèves rire d’un personnage de boulanger sanguin, puis soutenir un hôtelier dépassé par les combines électorales ; elle note que la scène dédramatise, sans minimiser ce qui fâche. C’est là que le théâtre devient argument public et non simple divertissement.
Mise en scène et musique : précision artisanale, souffle collectif
Le dispositif est d’une clarté réjouissante : scénographie épurée, accessoires où l’ustensile du quotidien devient signe poétique, circulation organique entre jeu et musique. La direction d’acteurs d’Evelyne Defez valorise les voix et les accents, l’énergie des corps, la saveur des silences. Les musiciens, eux, se glissent tantôt en contrepoint, tantôt en narrateurs. Cette alchimie, qu’on retrouve dans des formes douces comme un théâtre de la tendresse ou dans des créations plus sombres tel un rituel dramatique à Filstroff, montre qu’il existe mille manières d’accorder la scène au monde.
Envie d’ouvrir d’autres pistes contemporaines ? On peut feuilleter des projets cousins à Lyon via un portrait d’artiste ou s’offrir un détour burlesque par un spectacle au nez frondeur. Le fil rouge demeure : rendre la parole à celles et ceux qui la prennent rarement, et faire de l’art un artisanat collectif. C’est précisément le cœur de « Nourrir le peuple par le peuple ».
Ce panorama offre un contexte fertile à la représentation de Le Thillot. Loin d’être un cas isolé, elle s’inscrit dans une constellation de pratiques où l’art devient un vecteur de lien et de pensée. On découvre, sans forcer, que la joie est souvent le meilleur carburant du débat public.
Des mets et des mots : le menu dramatique du Diable à l’Empereur
Le programme d’extraits compose un banquet dramaturgique. D’abord « Le Diable, marchand de goutte » (1895), qui verse un breuvage maudit dans les verres des mortels : la métaphore est nette, la tentation de solutions miracles grise autant les consciences que les palais. Puis « Le Sotré de Noël » (1898) où l’on guette, derrière le fumet du boudin, la fraternité retrouvée des veillées. À la Pentecôte, la fête tourne en joute gastronomique entre familles : pic-nic contre pic-nic, recette contre recette, la dispute dit la politique mieux qu’un discours. Dans « L’Écu d’argent » (1903), un hôtelier naïf découvre que la « cuisine électorale » n’est pas toujours celle que l’on croit ; enfin, « L’Empereur du soleil couchant » (1955) sert un breuvage d’éternité, sobrement tragique, qui replace l’individu devant ses choix.
Ce qui relie ces mets et ces mots ? La capacité de Pottecher à saisir le quotidien comme un laboratoire. Les aliments ne sont pas des accessoires décoratifs, mais des leviers d’imaginaire : l’odeur, la texture, le partage autour de la table mettent debout l’assemblée. Léa raconte à sa classe comment une scène de trancheuse à charcuterie devient dialectique politique : qui tient le couteau, qui soigne le feu, qui distribue le pain ? On sourit, puis on mesure la précision sociale du geste.
Pour s’y retrouver d’un coup d’œil, voici une carte des saveurs et des idées.
| Pièce | Année | Motif culinaire | Idée forte | Écho aujourd’hui |
|---|---|---|---|---|
| Le Diable, marchand de goutte | 1895 | Breuvage maudit | La facilité qui enivre | Fake news, promesses express |
| Le Sotré de Noël | 1898 | Boudin de fête | Solidarité de veillée | Rituels qui rassemblent |
| Le Lundi de la Pentecôte | 1899 | Duel de pique-niques | Rivalités feutrées | Clans, réseaux, voisinages |
| L’Écu d’argent | 1903 | Cuisine électorale | Naïveté et manipulation | Communication politique |
| L’Empereur du soleil couchant | 1955 | Breuvage d’éternité | Temps et pouvoir | Durabilité, transmission |
La dramaturgie des « nourritures » révèle l’ambition du projet : art et société ne se superposent pas, ils mijotent ensemble. On pense à ces autres spectacles qui scrutent nos contradictions avec délicatesse, comme un travail sur la tendresse, ou qui jouent la carte du rituel civique, à l’image de une forme chorale à Strasbourg. Partout, la scène devient table commune, et la découverte culturelle ressemble à un repas qu’on prolonge parce qu’on y parle mieux.
Gastronomie symbolique, politique du quotidien
En reliant l’assiette à la cité, l’équipe rappelle un principe fondateur : la politique se fabrique dans les gestes ordinaires. Qui sert la soupe, qui coupe la parole, qui met les mains dans la pâte ? Ces micro-détails, drôles et sensoriels, deviennent des révélateurs. Léa sourit quand ses élèves, sans y penser, commencent à débattre « comme à table ». Le théâtre a « apprêté » le débat, l’a rendu digeste. N’est-ce pas la meilleure façon de Nourrir le peuple ?
Le Thillot, scène de quartier et grande histoire : culture locale en action
Si l’on tient tant à dire le nom de Le Thillot, c’est que la géographie importe. Un spectacle vivant n’est jamais hors sol ; il plante ses tréteaux dans un paysage, parle avec un accent, propose des rituels. Ici, l’itinérance du jubilé se branche sur la culture locale : la mémoire ouvrière, la convivialité, l’hospitalité des médiathèques et salles des fêtes. 18 comédiens, 3 musiciens, des bénévoles au plateau et à la régie : la chaîne est complète. Elle rappelle d’autres projets qui font « maison commune » du théâtre, qu’on pense à Nancy via un portrait de plateau ou à Montbéliard avec un ancrage territorial puissant.
Léa remarque que ses élèves repèrent aussitôt « les nôtres » : le voisin croisé au marché, la bibliothécaire, l’éducateur sportif. Cette reconnaissance n’est pas un gadget ; c’est le carburant de l’engagement social. Quand on s’identifie, on écoute et on réplique. Quand on se sent accueilli, on devient acteur d’un débat. À la fin, deux collégiens proposent de faire leur propre scène « pique-nique » en cours de français. Le théâtre a migré, comme un levain, dans la pâte de la classe.
Le Thillot devient ainsi un relais entre lieux et pratiques. Après la représentation, certains creusent la piste de créations voisines et tombent sur une expérience à Villerupt, quand d’autres lorgnent vers Lyon avec un parcours d’interprète. Cette circulation de curiosité, c’est déjà découverte culturelle. Et si l’on a le goût du décalage, le détour par une farce au bout du nez rappelle que l’excentricité n’est pas un luxe, mais un ressort démocratique : on s’autorise la marge pour penser le centre.
Participation, transmission, accessibilité
Ici, la pédagogie n’est pas un supplément : c’est l’ossature. Le spectacle accueille dès 10 ans, respecte des durées franches, ménage des respirations. Les artistes discutent volontiers après la représentation, partagent sources, chansons, anecdotes de répétition. Cette hospitalité didactique fait écho à des formats participatifs qu’on croise ailleurs, comme l’atelier en milieu hospitalier qui invite le public à prendre part à la fabrique. On retrouve la même délicatesse du côté de projets plus intimes, à l’instar de cette proposition sensible.
Au fond, « Nourrir le peuple par le peuple » rappelle qu’un territoire devient scène quand on lui tend la main. L’art n’aligne pas des vérités, il organise des rencontres. C’est ce moment précis qu’on emporte chez soi, comme une chanson qu’on fredonne dans l’escalier.
Préparer sa venue : infos, pistes et inspirations pour une découverte culturelle réussie
Parce qu’un bon spectacle se savoure mieux quand on y arrive disposé, voici quelques repères. La proposition est tout public dès 10 ans, avec entrée libre dans l’esprit du Théâtre du Peuple. Le passage en décembre à Le Thillot s’inscrit dans le final du jubilé des 130 ans : un moment rare pour sentir l’histoire se métamorphoser en présent. La pièce de théâtre s’appuie sur des extraits qui favorisent l’accessibilité sans perdre la profondeur ; la musique live aiguise l’écoute, et l’énergie de groupe entraîne les récalcitrants.
Pour les curieux, quelques gestes simples peuvent amplifier le plaisir. Feuilleter rapidement la biographie de Maurice Pottecher, repérer les thèmes récurrents (solidarité, travail, pouvoir, fête), et surtout venir en bande : la discussion à la sortie fait partie du protocole. Si l’appétit se réveille, poursuivez votre route avec des créations voisines : la proposition chorale de Strasbourg, une plongée tendre et politique via un récit de douceur, ou encore l’étonnant rituel de Filstroff. Chaque détour renforce l’oreille et le regard.
Pour ne rien oublier, voici une petite liste d’idées pratiques à glisser dans votre poche.
- Arriver 15 minutes en avance pour choisir une place confortable et lire la feuille de salle.
- Repérer les noms des musiciens : Christophe Toussaint, Jean-Claude Luçon, Michel Génini, Bruno Parmentier, et écouter comment ils « portent » la parole.
- Après le spectacle, formuler à voix haute une image qui vous reste : l’odeur d’un plat, le rythme d’une réplique, un geste de partage.
- Prolonger l’expérience par des lectures ou en explorant des projets proches, comme cette piste à Nancy ou ce focus montbéliardais.
- Partir avec l’idée que la culture locale a de la ressource : elle nourrit et se laisse nourrir.
Pour ceux qui aiment comparer les esthétiques, jetez un œil à d’autres formats où la relation public/plateau est reine. À Villerupt, par exemple, un projet de marché hivernal transforme la déambulation en dramaturgie. À Lyon, un portrait d’artiste questionne le rapport au personnage. Ces échos font résonner Le Thillot comme une étape d’un voyage plus vaste.
Repères éclair
En un coup d’œil, les essentiels du rendez-vous.
| Élément | Détail |
|---|---|
| Lieu | Le Thillot (médiathèque/salle municipale selon programmation) |
| Contexte | Final du jubilé des 130 ans du Théâtre du Peuple |
| Âge conseillé | À partir de 10 ans |
| Entrée | Libre (selon les informations disponibles) |
| Équipe | 18 comédiens, 3 musiciens ; mise en scène Evelyne Defez |
Au bout du compte, on retient une promesse tenue : faire d’un corpus patrimonial un moment d’aujourd’hui. Et c’est bien le sens de « Nourrir le peuple par le peuple » : transformer une sortie au théâtre contemporain en bien commun à partager, morceau après morceau, conversation après conversation.
Quel est l’esprit de « Nourrir le peuple par le peuple » ?
Un spectacle d’extraits de Maurice Pottecher, mis en scène par Evelyne Defez, qui fait dialoguer humour, musique et mémoire populaire ; un théâtre pensé pour rassembler et débattre, dans la droite ligne du Théâtre du Peuple.
À qui s’adresse la représentation au Thillot ?
À tout public dès 10 ans : familles, curieux, scolaires, habitués du plateau et nouveaux venus. L’entrée libre et la forme en saynètes favorisent l’accessibilité.
Quelles pièces de Pottecher sont parcourues ?
Du « Diable, marchand de goutte » à « L’Empereur du soleil couchant », en passant par « Le Sotré de Noël », « Le Lundi de la Pentecôte » et « L’Écu d’argent ». Les extraits composent un panorama drôle et percutant.
Pourquoi ce spectacle est-il qualifié de théâtre contemporain ?
Parce qu’il réactualise des textes historiques par une mise en scène d’aujourd’hui, une musique live, et un travail avec un collectif local. Il questionne notre présent : pouvoir, solidarité, rituels.
Comment prolonger l’expérience ?
En parcourant d’autres projets de la région : Nancy, Montbéliard, Strasbourg, Villerupt, Filstroff ou Lyon, à travers des ressources en ligne mentionnées dans l’article, et en organisant une discussion après la séance.
